Le peuple japonais a toujours aimé la poésie, qui tient une place importante dans sa littérature. Dès les temps anciens de son histoire, le Japon a connu des chants guerriers, composé des chants d'amour, des élégies. C'est par transmission orale que furent conservés des chants et des poèmes de cette époque lointaine. Les premiers ouvrages composés au Japon, le Kojiki (712) et le Nihonji (720) ont conservé environ 200 de ces morceaux poétiques. Ils expriment simplement et naïvement la sensibilité du poète à l'égard de la beauté et de la force corporelle, révèlent ses appétits sensuels; on y chercherait en vain des pensées d'une spiritualité élevée ou ce goût délicat qui allait bientôt caractériser la poésie japonaise.
Basés sur le rythme des syllabes, les poèmes présentent une succession indéterminée de vers où les syllabes sont en nombre variable, allant de 3 à 11, mais assez rapidement c'est l'alternance de 5 et 7 syllabes qui prévalut. Les poèmes longs (chôka) sont ainsi composés. Mais cette forme fut abandonnée. Place exclusive fut réservée désormais aux poèmes courts (tanka) de 31 syllabes (5.7.5.7.7.). Ce sera le moule invariable de presque toute la poésie japonaise au long des siècles.
Vous n'êtes pas de celles
Que j'aimerais en passant
Ainsi que passent les blancs nuages
Chaque matin, chaque jour,
Sur les monts empourprés par l'automne.
(Man.IV; 668)
C'est à la période de Nara (710-784) qu'apparait une première compilation de poèmes qui fait la gloire de la poésie japonaise. Celle ci s'appelle le Manyôshu (Collection des 10 000 feuilles ? ou des Dix mille règnes ?).
Ecrit encore en caractères chinois dont chacun prend soit une valeur phonétique, soit une valeur idéographique, ces poèmes choisissent leur sujet dans les saisons, dans l'amour, la séparation d'un être cher; les élégies n'y manquent pas. L'amour de la nature y tient une grande place, les fleurs, le rossignol, le coucou, les oies sauvages, les grues, les lucioles et les papillons sont des thèmes dont la poésie japonaise usera sans se lasser pendant des siècles. Ce qui caractérise le Manyôshu c'est leur ton viril, le naturel et la chaleur des sentiments.
Lorsqu'en la montagne de Kasuga
Où grimpe la puéraire
Arrive le printemps
Qui fait onduler les jeunes pousses,
Sur les sommets
S'étend la bume,
A Takamato
Chantent les rossignols.
Hommes de tous les clans
Valeureux,
En cette saison où à la file
Reviennent les cris des oies sauvages,
Jour après jour ...
(Man.VI; 948)
Dans la nuit où solitaire
Je songe avec mélancolie
Le coucou
Passe en criant,
Il semble qu'il ait lui aussi un coeur.
(Man VIII; 1475.)
Les auteurs les plus marquants parmi les 561 cités par le Manyôshu sont Hitomaro, Okura et surtout Yakamochi qui révèle le sens poétique le plus développé.
(Yakamochi casse une branche d'oranger en fleur et l'evoie à sa femme Sakanoe, fille de la grande poétesse du même nom.)
(deuxième envoi)
Ah que n'a- t-il chanté
Après que mon aimée les eut vues,
Le coucou !
Toutes ces fleurs des orangers
Il les a dispersées sur le sol.
(Man.VIII; 1507-1509.)
La capitale fut transférée de Nara à Heian (la future Kyôto) en 784. A partir de la fin du IXe siècle la littérature -- plus particlièrement la poésie -- prit un nouvel essor. Vers 908 fut compilée sur ordre de l'empereur Daigo la première et sans doute la plus remarquable des anthologies officielles qui allaient se succéder à un ryhtme étourdissant jusqu'au milieu du XVe siècle. Ce fut le Kokinshû, (Recueil des poèmes du passé et du présent). Le poème long a été abandonné. Les poètes visent à l'élégance, l'excès de ce raffinement les conduira souvent vers une préciosité qui nuira au véritable élan poétique.Ils se sont exposés eux-mêmes à ce danger en s'enfermant dans les barrières étroites du tanka (poème court de 5 vers). En dépit de ces repoches, le tanka est souvent un poème exquis; la concision de sa forme s'allie à l'élégance. Les sentiments y sont moins rudes qu'à l'époque de Nara et l'amour s'y exprime avec délicatesse.
La vogue de ces poèmes fut telle que la Cour institua un bureau de la poésie. Entre 951 et 1187, il parut ainsi 6 compilations. De cette masse de poètes il faut se rappeler Narihira aux aventures amoureuses et dont un grand nombre de poèmes enchâssés dans une prose concise ont formé les Contes d'Ise (Ise monogatari). Puis placé au premier rang par tous les Japonais, Ki no Tsurayuki (mort en 945), principal compilateur du Kokinshû. Qui fut appelé le prince de la poésie en son temps.
Mouillant mes manches
L'eau que j'ai puisée
Est devenue glace,
Mais du printemps qui débute aujourd'hui
Le vent sans doute la fera fondre.
(Kok.I;2.)
A la fin du XIIe siècle le Gouvernement passa aux mains des shôgun de Kamakura qui commandèrent encore des compilations. Cela se poursuivit pendant la période de Muromachi (1336 à 1573), le total des compilations officielles fut porté à 21. Ajoutons à cela les collections privées dont l'une des plus connues, fut le Hyakunin isshû (De cent hommes chacun un poème), constituée par le poète Teika (sous-secrétaire d'Etat) qui fut chargé de préparer le huitième recueil officiel le Shin Kokinshû. Citons des poètes de valeur dont Teika qui s'inscrit au premier plan, le moine Saigyô mais aussi Ietaka, Masatsume, et enfin Sanetomo.
Le long du chemin
Coule une eau rafraîchissante.
A l'ombre des saules
Rien qu'un instant
J'ai voulu me reposer.
(Shin Kok.III;262)
Le XVe siècle connut la vogue du renga, poème en chaîne, résultant de la dissociation de deux parties du tanka. Le renga se présente comme une succession de strophes qui se répondent, une strophe écrite par un premier poète, la suivante par un autre et ainsi de suite.
La gloire littéraire de la période Muromachi repose surtout sur le nô. On sait que l'on nomme ainsi des pièces lyriques dont la danse et le chant sont des éléments essentiels et qui témoignent d'un sens poétique de haute qualité..
Après la répression de l'état anarchique dans lequel était tombé le Japon et l'établissement, grâce à l'énergie des trois grands capitaines que furent Nobunaga, Hideyoshi et Ieyasu, d'une ère de paix intérieure qui devait durer jusqu'à la restauration impériale en 1868, l ère des Tokugawa devait être la dernière étape de la poésie classique.
Un genre nouveau connut une vogue sans pareille, ce fut celle du hokku, qu'on appelle encore haiku ou haikai, de noms qui font allusion au caractère humoristique d'une partie de cette production. Le tanka était déjà très court avec ses cinq vers; le haikai renchérit et se contente de trois. Il naquit de l'effritement du renga ce poème en chaîne et dont les strophes successives étaient plus ou moins indépendantes les unes des autres. Des noms d'artistes du haikai sont à retenir, tels que Sôkan et Moritake, mais le maître du genre, Bashô, qui vécut au XVIIe siècle, a été considéré comme l'un des grands écrivains de la période Tokugawa. Parmi ses successeurs, Buson, Issa ne seraient pas les seuls à citer entre les meilleurs poètes, bien que la qualité de leur production n'ait pas été comparée à celle du grand Bashô.
On continuera au XVIIIe et XIXe siècles à écrire des haikai, mais ils seront les derniers témoins de la poésire classique.
Dans le viel étang
Une grenouille y plonge,
Le bruit de l'eau !
(Bashô Kushû, 77; Miyamori, 20)
Réveille-toi, réveille-toi,
Tu seras mon ami,
Papillon qui dors.
(Bashô kushû, 80)
Quelle joie
De traverser à gué la rivière en été
Sandales en main !
(Buson shû, 342; Miyamori, 411.)
Les quelques mots du haiku, nés de l'écoute sacrée de notre nature véritable, mettent à fleur de la conscience l'éternité de l'instant présent, et revèlent la merveilleuse poésie du monde. Le haiku traduit sans l'expliciter mais seulement en la suggérant, l'expérience de recul philosophique, poétique sur le monde, quand tout devient simple lumineux, merveilleusement évident. Il traduit ces moments rares et fugitifs de grâce où l'on est miraculeusement raccordé au monde, au cours des choses. Quand on perçoit, bien plus que le sens, l'harmonie des choses, leur impéccable coïncidence.
Quand le temps semble se suspendre et l'éternité commencer.
"La poésie haiku, remarquable par la sobriété extrême de son expression verbale, laisse au silence éloquent le soin de tout dire, en le taisant."
(Gusty L.Herrigel :La Voie des Fleurs. Le Zen dans l'art japonais des compositions florales.)
(textes extraits de Anthologie de la poésie japonaise classique. Poésie/Gallimard, et des collections du Moundarren)
Le "trio haiku" est né tout naturellement de la passion mutuelle pour le haiku, d'une japonaise Masako Grossmann, d'une française Véronique Masurel et d'un flûtiste Yannick Lozano .


